Figures poétiques japonaises. La genèse de la poésie en chaîne par Sumie Terada, édité par le Collège de France/ Institut des Hautes Études Japonaises (Diffusion de Boccard, Paris 2004).

Par poésie en chaîne, il faut entendre le renga 連歌, poème composé par plusieurs poètes. Le renga amène deux réflexions : l'organisation en continu de fragments et, d'autre part, la création collective... (La littérature japonaise témoigne d'un goût marqué pour le fragmentaire).

Ci-dessous un extrait des principales figures rhétoriques de la poésie antique, le tan-renga 短連歌 ou " renga court ", qui a la même forme que le tanka 短歌 au point de vue métrique (5/7/5/7/7).

Répétition et reprise

Ya-kumo tatsu                        — Une multitude de nuées — s'élève76
Izumo yae-gaki                       Le pays d'lzumo, (où s'élèvent les nuages77)
                                                                             et ses mille barrières,

Tsuma-gomi ni                                       Pour cacher ma femme
Yae-gaki tsukuru                                   Je dresse mille barrières
Sono vae-gaki o                                     Ah ! ces mille barrières78 !

La légende veut qu’une divinité ait composé ce poème lorsque, pour célébrer ses noces, elle bâtit son palais au pays d’Izumo, une terre pure. Ce poème d’une facture excessivement répétitive ne fait qu’affirmer l’existence de barrières (ou haies) qui entourent la demeure nuptiale. Par la répétition, le poème pose comme incontestable leur existence. Il puise sa force d’affirmation dans cette seule répétition, sans chercher à établir de relation avec d’autres faits susceptibles de le situer dans le réel.

Dans ce sens, ce procédé se situe à l’extrême opposé de la démarche argumentative dont la visée est d’établir des relations (causes et conséquences) qui n’entrent pas en contradiction avec les idées généralement admises. Les exemples cités se limitent à la pure affirmation d’un sentiment éprouvé ou d’un fait constaté. Cette approche énonciative peut être rapprochée d’une attitude remarquable des Japonais vis-à-vis de la poétique chinoise. Alors qu’ils ont adopté avec le plus grand zèle la poésie chinoise et ses procédés rhétoriques, ils se sont presque totalement désintéressés d’une fonction essentielle de celle-ci, à savoir, l’exposé d’idées, de pensées politiques ou critiques. Une telle indifférence aux développements argumentatifs peut être expliquée par le rôle que les Japonais antiques ont assigné au langage poétique.

À propos de la croyance dans le kotodama* il est apparu que le langage avait pour fonction de désigner le monde et non d’en construire une représentation hiérarchisée. Or, l’analyse de tanka répétitifs a révélé leur fonctionnement exclamatif. Dans l’un comme l’autre cas, l’opération essentielle consiste à affirmer l’existence de faits réels (y compris les phénomènes surnaturels) et ne vise pas à les comprendre en leur donnant une interprétation cohérente.

Il s’agit là de la manifestation d’un principe fondamental de la poésie japonaise qui n’a pour ainsi dire pas changé depuis l’antiquité. C’est du moins ce que suggère une notion comme celle du mono no aware79 dans laquelle Motoori Norinaga (1730-1801) voit la caractéristique de la littérature japonaise traditionnelle. Or, on le sait, le mot aware qui désigne un état réceptif, émotionnel et fusionnel de l’homme dans sa relation avec le monde extérieur environnant, provient étymologiquement d’une interjection.

Le mouvement récurrent de la fragmentation qui a conduit la poésie japonaise à sa forme extrêmement brève peut s’expliquer si sa visée fondamentale est l’exclamation. En effet, l’exclamatif constitue le point de jonction entre les représentations du monde véhiculées par le langage et l’émergence du réel brut, rebelle au traitement structuré qu’exerce tout discours. C’est cette émergence que Barthes a qualifiée de « tilt » en citant un haiku 俳句 de Bashô :

Naturellement, le tilt, "c’est ça", est anti-interprétatif, c’est-à-dire, ce qui fait tilt dans le langage normalement bloque l’interprétation. Dire "Ah !

75 Man.yô-shû livre Il, Sômon, n°95.
76 Ya-kumo tatsu est le mot initiateur du toponyme lzumo.
77 Izumo veut dire « nuages qui s’élèvent ».
78 Kojiki

79 État des choses qui émeut la sensibilité humaine. Selon Norinaga, l’homme compose le poème pour canaliser la charge de mono no aware quand celle-ci devient trop forte (Isano-kami sasame-goto <Les murmures de l'ancien sanctuaire Isano-Kami> in Motoori Norinaga shû, S-NKS, 1983, pp. 280-305).
80 Norinaga le personnage le plus fécond de l'école des études nationales, contribua d'une façon significative au développement de la linguistique japonaise et des études critiques sur les textes littéraires.

·  Kotodama 言霊 

… le mot ne fonctionne pas comme représentation mais comme « désignation », et en ceci il est en-deçà de la fonction symbolique…

Les textes antiques japonais sont imprégnés de la pensée mythique du langage.

Une genèse intéressante de la poétique japonaise qui peut nous éclairer sur le haïku.